Version relue et corrigée

L_All_e_de_Middelharnis__1689____Meindert_HobbemaL'Allée de Middleharnis (1689) par Meindert HOBBEMA
[Londres, National Gallery]


Sommaire
1/4 Introduction
2/4 L'Allée de Middleharnis : un commentaire
3/4 Rappel historique (où l'on parle, entre autres, de Spinoza)
4/4 Autres tableaux de Meindert Hobbema

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1/4 Introduction

Dans ce blog, je vous ai déjà parlé de peinture, et notamment d'un fameux tableau de Vermeer de Delft, la « Femme en bleu lisant une lettre » : j'ai essayé de vous faire partager ce que je ressens devant ce tableau.

J'ai également mis à disposition quelques exemples de peinture chinoise classique, vaste et passionnant sujet dont je reparlerai, si Dieu me prête vie, selon l'expression consacrée.

Aujourd'hui je vais évoquer un tableau qui m'a accompagné depuis l'enfance :
« L'Allée de Middleharnis » (1689) de Meindert Hobbema.

Il y a un point commun entre Vermeer de Delft (1632-1675) et Meindert Hobbema (1638-1709) : ce sont deux peintres hollandais du XVIIe siècle.
Proches dans le temps, ces deux peintres diffèrent par leurs sujets de prédilection : pour Vermeer, des intérieurs et pour Hobbema, des extérieurs.

Bien sûr, on doit à Vermeer une célèbre « Vue de Delft », mais c'est un paysage urbain.
Tandis que les extérieurs d'Hobbema nous emmènent toujours dans la campagne hollandaise, à l'instar des tableaux de Jacob Van Ruysael dont Hobbema fut l'élève puis l'ami. Jacob Van Ruysdael fut d'ailleurs le témoin de mariage de Hobbema.

L'enfance de Hobbema (né en 1638) fut marquée par le décès de sa mère.
Il fut placé dans un orphelinat.
De 1655 à 1657, il suit l'enseignement du peintre Jacob Van Ruysdael qui vient de s'installer à Amsterdam.

Devenus amis, Jacob van Ruysdael et Hobbema sortent d'Amsterdam pour aller visiter l'est des Provinces Unies, ils y observent les paysages (ils sont tous deux peintres de paysages).
Hobbema y remarque notamment des moulins à eau, qui deviendront son thème de prédilection. Paysage champêtre avec ciel, arbres, constructions, rivière ou plutôt, au sortir du moulin, plan d'eau et souvent chute d'eau : c'est un beau sujet pour un peintre, mais ce n'est pas un sujet facile, le peintre doit pouvoir rendre la lumière qui baigne le paysage, et l'eau est difficile à peindre.
Hobbema s'en tire plus que bien, son rendu de la lumière est vraiment très très beau : c'est un maître de la peinture de paysage.

À l'époque, presque tous les peintres sont des peintres de genre, autrement dit, ils sont spécialisés : Franz Hals dans le portrait, Pieter Claesz dans les natures mortes, Willem Van de Velde le jeune dans les marines, Paulus Potter est spécialisé dans les animaux et tout spécialement les bovins, ce qui d'ailleurs en dit long sur l'importance de l'élevage des bovins dans les Provinces Unies. Etc.
Rembrandt, lui, n'est pas un peintre de genre, ses thèmes sont nombreux : portraits (y compris portrait de groupe) et autoportraits, scènes bibliques et historiques, paysages, scènes intimistes...

La vieillesse de Hobbema fut très difficile, il vécut ses dernières années dans une grande pauvreté et mourut seul à soixante et onze ans. (Je rappelle qu'à l'époque il n'y avait pas d'État-providence, pas de système de retraite, pas d'assurance-maladie...).

Hobbema est enterré dans la Westerkerk ("église de l'ouest") située à Amsterdam.
C'est aussi dans cette église qu'est enterré Rembrandt.

Le XVIIe siècle fut un époque très féconde pour la peinture néerlandaise, puisque c'est à la fois le siècle de Rembrandt (1606-1669), de Carel Fabritius (1622-1654) et de Jacob Van Ruysdaël (1628-1682), de Vermeer de Delft (1632-1675) et de Meindert Hobbema (1638-1709).
Et de beaucoup d'autres peintres encore !...

De façon plus générale, la période de 1584 à 1702* est appelée « le siècle d'or » néerlandais, ceci concerne les « Provinces Unies », c'est-à-dire les sept provinces ayant déclaré leur indépendance*, parmi les « Dix-sept provinces » initalement détenues par Philippe II, roi d'Espagne (entre autres...), fils aîné et successeur de Charles Quint. Pour les Provinces Unies, liberté de culte et d'opinion, développement du savoir (Université de Leyde), puissance commerciale, empire colonial constituent les piliers de cette période.
Ce siècle d'or néerlandais est particulièrement remarquable par sa floraison intellectuelle et artistique.

* Voir le « Rappel historique » : partie 3/4.

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2/4 L'Allée de Middleharnis : un commentaire

Comme l'indique le titre du tableau, son sujet principal c'est cette allée, cette route qui part droit devant le spectateur, qui a l'impression qu'il n'a qu'un pas ou deux à faire pour entrer dans ce tableau et marcher sur cette Allée de Middleharnis.

Je vais évoquer plusieurs aspects du tableau et, à la fin, je reviendrai sur l'allée elle-même.

Le paysage qui nous est montré dans le tableau est un paysage façonné par l'homme.
C'est l'homme qui a tracé cette allée toute droite, c'est l'homme qui a planté, à intervalles réguliers le long de cette allée, ces arbres qu'il a émondés.
Regardons du plus proche au plus lointain.

C'est l'homme qui a tracé le petit sentier rectiligne qui part sur la gauche, perpendiculairement à l'allée.
C'est l'homme qui a tracé cette autre allée rectiligne qui part un peu plus loin, sur la droite, perpendiculairement à l'allée de Middleharnis.
Le champ de droite, c'est l'homme qui l'a créé, en délimitant un rectangle, en creusant un fossé tout autour du champ pour faciliter l'écoulement de l'eau. C'est l'homme qui dans ce champ a planté des légumes avec soin et avec une régularité géométrique. D'ailleurs, on y voit quelqu'un en train de travailler.

Au-delà de ce champ jardiné avec une savante précision, au-delà des fossés et des allées qui se croisent, une maison, ou plutôt plusieurs bâtiments, manifestement édifiés et entretenus avec soin. À proximité de ces bâtiments, deux femmes debout ont un échange qu'on imagine relativement bref, étant donné tout ce qu'il y a faire, dans ce paysage où des mains humaines façonnent et entretiennent tout.

Si l'on oriente son regard sur la gauche de l'allée de Middleharnis, on y voit des arbustes et surtout des bosquets d'arbres, de part et d'autre du petit sentier. Mais on n'éprouve pas vraiment le sentiment d'une nature sauvage : c'est trop petit et trop délimité. Peut-être s'agit-il d'arbres dont les fruits (glands etc) sont utilisés pour nourrir... des cochons par exemple. Et il faut bien laisser de tels bosquets pour permettre à une faune sauvage de substister. Une faune sauvage a priori réduite à quelques lapins et quelques oiseaux qu'on pourra chasser, en dehors de la période d'accouplement et de reproduction.

Le côté gauche de l'Allée de Middleharnis est bordé par un fossé qu'on voit mieux au-delà du petit sentier. C'est toujours la main de l'homme qui modèle ce paysage et maîtrise l'écoulement des eaux.

Le terrain au-delà du petit sentier est bordée d'une petite haie rectiligne, soigneusement entretenue.

Sur l'Allée de Middleharnis, a peu près au croisement avec l'allée qui part sur la droite, marche un homme qui se dirige droit vers le spectateur. Visiblement ce n'est pas un paysan, c'est plutôt un bourgeois, bien habillé, chapeauté, qui se promène avec son chien.
Derrière lui, mais bien plus loin, quelques silhouettes et au-delà, une bourgade d'où émerge un imposant clocher, et il y en a peut-être un autre, plus loin.
Ce bourg – peut-être une petite ville, pour l'époque -, c'est la manifestation par excellence de l'activité humaine, puisque c'est un paysage artificialisé, un paysage de maisons construites et d'arbres plantés, un paysage de routes et de bâtiments.

L'allée de Middleharnis relie les terres les plus proches du regard au pays, au monde tout entier via un réseau de voies de communication.
Et on voit sur cette allée les longues traces laissées par les roues des carrioles, charrettes, diligences...

Les personnages visibles sur le tableau sont de taille réduite, ils sont relativement loin de nous : c'est vraiment un tableau de paysage.
D'ailleurs, en général, les personnages des tableaux de Hobbema n'étaient pas peints par Hobbema lui-même. Malgré tout, ces personnages ont leur importance, chacun est révélateur.

Il est normal qu'on « rencontre » des personnages dans un tel paysage puisque tout y est façonné par l'homme, tout y demande un entretien régulier, y compris les arbres émondés qui bordent l'allée de Middleharnis.

De tous les personnages du tableau, le bourgeois qui se promène avec assurance est le seul qui nous fait face. C'est un bourgeois comme celui qui achètera ce tableau et qui se reconnaîtra en ce personnage.
Nous, spectateurs étrangers, qui sommes invités à entrer dans le tableau et à marcher sur l'allée en direction de ce personnage, nous sentons que nous sommes en territoire inconnu, socialement, et nous comprenons que, quand nous allons arriver à la hauteur de ce bourgeois, nous allons lui laisser le passage sans le contrarier : si nous nous mettons face à lui, il marchera droit sur nous avec la plus grande assurance et... accompagné de son chien.
Dostoïevski a écrit des choses là-dessus, dans un de ces développements* dont il a le secret ; la différence est dans les scènes évoquées par le narrateur qui se déroulent en milieu urbain. Mais l'ambiance du texte de Dostoïevski est toute autre que l'ambiance de ce tableau, donc nous n'insistons pas.
 * De mémoire, il s'agit du texte intitulé en traduction française "Le sous-sol. Mémoires écrits dans un souterrain.", enfin le titre français dépend de la traduction.
Le titre russe est "Записки из подполья" (Carnets du sous-sol).

Ce personnage qui nous fait face, ce bourgeois, est un citadin. Au sein de cette campagne située à proximité d'une petite ville, ce bourgeois nous rappelle une réalité socio-politique des Provinces Unies : même si on est dans la République des Provinces Unies, le pouvoir est exercé par une oligarchie urbaine, c'est-à-dire par un petit nombre de familles riches habitant les villes et détenant le pouvoir économique et le pouvoir politique.
Cette oligarchie urbaine administre à distance les campagnes.

Dans ce tableau, nous nous trouvons face à une nature où les hommes – et donc la société – sont omniprésents. Ces gens vivent proches les uns des autres, ils sont reliés au reste du monde où certains s'aventurent aussi loin que possible, ces hollandais commercent, échangent et sont bien organisés.
Toute une organisation et toute une hiérarchie se mettent en place, inévitablement, pour produire un monde aussi aussi efficient et ça n'est pas péjoratif. Au contraire, on est impressionné par cette activité industrieuse qui est d'ailleurs la source de la réussite des Provinces Unies (voir 3/4 rappel historique).
En même temps, c'est un monde paisible. On évite de faire la guerre, on préfère le commerce, la culture, le jardinage, l'échange, et... la production artistique comme en témoigne le tableau...

Il faut absolument parler de la perspective et du ciel.
En observant les lignes de fuite, les toits de la maison sur la droite, et la position – par rapport à l'horizon – du visage de l'homme qui s'avance vers nous, on comprend que le spectateur est placé un peu en hauteur, comme s'il était juché sur une carriole. Pas très haut, mais un peu surélevé par rapport à un piéton. Ceci permet une vue un peu meilleure du paysage.

Une immense partie du tableau est occupé par le ciel, peint avec une grande finesse et beaucoup de sensibilité. Ce formidable espace laissé au ciel permet au spectateur de respirer.
L'activité industrieuse qui marque le paysage ne nous étouffe pas, grâce à ce ciel immense traversé par des nuages, et aussi, dans le coin supérieur gauche, par des oiseaux, très haut. Peut-être des corbeaux, car il ne s'agit pas d'un vol de migrateurs.
Le ciel est nuageux, ce qui produit au sol des alternances d'ombres et de lumière, rendues avec beaucoup de naturel, sans aucune dramatisation.
Sur la droite, on voit les bords d'un nuage s'illuminer sous le soleil.
Oui, il y a un grand sens de la lumière dans ce tableau.
Rien dans le tableau ne le tire vers le dramatique ou le pittoresque. Il faut beaucoup de tact et de doigté, beaucoup de retenue donc beaucoup de sensibilité pour insuffler tant de grâce dans un paysage qui n'a rien d'extraordinaire, sinon la sensibilité du peintre, l'activité des êtres qui l'habitent, leur sens des responsabilités, leur façon d'être - active mais paisible.
Quelle capacité d'émerveillement, quel sens de la nature, quel amour il faut porter en soi pour donner à voir dans un paysage ordinaire toute la beauté du monde : merci, Hobbema.

Et l'allée elle-même ? Je n'ai pas fini de traiter l'allée, loin de là.
Comme toute les routes, l'allée de Middlehanis est une métaphore.
Nous sommes tous sur les chemins du "long voyage", face à une route inconnue, face à des bifurcations, autrement dit face à des choix de vie.

Devant nous s'étend une route.
Allons-nous rester là où nous sommes ? Non bien sûr, nous n'allons pas nous arrêter brusquement ici, à moins d'être foudroyé.

Quel chemin allons-nous prendre ?

Si nous suivons tout droit l'allée de Middleharnis, elle nous mènera vers la ville, c'est-à-dire vers un lieu où la vie sociale est intense et les possibilités multiples. Ce n'est peut-être qu'une petite ville, mais à partir de cette ville, d'autres routes mènent vers des villes plus grandes, vers des ports et vers d'autres continents. À la ville, nous pourrons apprendre un métier et, plus tard nous pourrons même en apprendre un autre et encore un autre. Nous pourrons rencontrer beaucoup de monde, beaucoup de gens très différents. Nous pourrons devenir très savant, si nous aimons l'étude, ou bien très riche si tel est notre désir. Et si nous ne sommes pas très ambitieux, nous aurons aussi la possibilité, en ville, de décrocher un travail qui nous convienne.

Peut-être avons-nous envie de rester à distance de la ville, alors nous pourrons prendre l'autre allée, celle qui part sur la droite et qui se dirige – peut-être – vers une autre zone rurale, où un sentier plus étroit aboutit à une ferme isolée où nous pourrions vivre loin de l'agitation humaine, mais aussi loin des apprentissages et des échanges que nous offrent les villes.
L'Université de Leyde n'est pas à la campagne, les grands marchands et banquiers non plus. À la campagne, nous devrons compter bien davantage sur nous-même, et il vaudra mieux que nous entretenions de bonnes relations avec nos rares voisins.

Et puis, peut-être voudrons-nous aller sur le petit sentier qui part sur la gauche. Au Pays-Bas, nous n'irons pas bien loin sur un tel chemin. Peut-être jusqu'à un champ ou jusqu'à une prairie, d'où nous verrions encore des bâtiments, et nous resterions toujours dans un paysage entièrement façonné par l'homme.

Mais, ailleurs - dans un autre pays - , un tel chemin nous mènerait peut-être vers une forêt profonde et immense où nous pourrions nous perdre loin des hommes, si nous n'avons envie ni des villes ni des campagnes tracées au cordeau. Si tel est notre choix, cela peut vouloir dire que nous voudrions fuir toute vie sociale.
Prenons un exemple, à notre époque. Il y a vingt ans disparaissait sans laisser de trace un jeune psychiatre espagnol de 26 ans, dépressif. Personne ne l'a revu jusqu'à ce que des promeneurs croisent, dans une forêt touffue d'Italie, un homme barbu qui leur a montré son passeport et leur a dit que, désormais, il ne pourrait plus vivre en cet endroit... Vers quel endroit encore plus reculé cet homme s'est-il dirigé pour vivre loin des autres humains ?

Nous sommes tous jetés sur les chemins du long voyage.
Nous sommes tous face à des choix.

L'Allée de Middleharnis nous présente un monde où la présence de l'homme est partout : dans la ville, dans la campagne, partout.
Le savoir, le pouvoir, la diversité des métiers, la diversité des relations sociales sont dans la ville qui, de loin, administre la campagne.

Le monde tout entier est maillé par la présence humaine et si nous rêvons d'y échapper, cela en dit long sur la vivacité de nos craintes, sur la profondeur de nos blessures.

Il existe aujourd'hui des routes d'un autre genre que celle peinte par Hobbema : il existe des réseaux de communication où nous pouvons poster des messages et des images.
Nous pouvons ainsi communiquer avec d'autres tout en étant physiquement lointain.
Nous pouvons par exemple habiter à l'étranger tout en continuant à communiquer (à distance) avec ceux qui parlent notre langue.

Mais rien, bien sûr, ne peut remplacer les véritables rencontres, avec des êtres dont nous pouvons à la fois entendre la voix et ses mille et une inflexions, le visage et ses mille et une variations, le corps et la façon qu'il a de se tenir et de se mouvoir.
Les rencontres dans la vraie vie nous permettent de percevoir mille et une subtilités qui sont totalement absentes des modes de communication à distance.

Alors, un jour, peut-être, nous sortirons à nouveau.
Nous nous avancerons sur l'Allée et nous croiserons différentes personnes, nous travaillerons ici, là nous nous distrairons, nous passerons par telle route et par tel sentier, nous verrons les êtres rencontrés tour à tour s'illuminer ou s'assombrir comme le ciel du tableau d'Hobbema, et eux-mêmes nous verront nous illuminer ou nous assombrir.
Car chaque être est lui-même un paysage changeant, un paysage incessamment changeant tout au long du jour.

Je précise que le commentaire qui précède n'est que le commentaire du moment. D'ailleurs, il a été écrit en deux fois, à quelques jours d'intervalle, et il s'agit donc de deux commentairs juxtaposés. Selon le moment, j'ai eu des choses différentes à dire sur ce tableau.
Si j'écrivais sur ce tableau un autre jour, c'est un troisième commentaire que je rédigerais.
Et chaque spectateur de ce tableau de Hobbema fera ses propres commentaires.


Après la partie 3/4 Rappel historique, vous trouverez en 4/4 d'autres tableaux de Hobbema, sans commentaire.


3/4 Rappel historique

Jusqu'au XVIe siècle, « Pays-Bas » désignait un territoire qui comprenait en gros les Pays-Bas actuels, mais aussi la Belgique actuelle et, dans le France actuelle, le département du Nord et une partie de la région picarde.
Divers fiefs (au sens féodal du terme) étaient passés sous l'autorité des Ducs de Bourgogne (maison des Valois) pour constituer cet ensemble assez vaste qu'on appelle les Pays-Bas bourguignons.

Charles de Bourgogne, dit Charles le Téméraire, fut le quatrième et dernier Duc de Bourgogne, de la maison des Capétiens-Valois.
Il meurt lors d'une bataille, en 1477. Louis XI, son ennemi de longue date, se jette sur la Bourgogne, la Picardie et le comté de Boulogne.

Charles le Téméraire avait été marié trois fois.
Sa deuxième épouse, Isabelle de Bourbon, avait donné naissance en 1457 à l'unique enfant de Charles : Marie de Bourgogne, qui est donc l'unique héritière de Charles.
Quand Charles de Bourgogne meurt, sa fille n'a pas encore vingt ans.
Marie de Bourgogne épouse un Habsbourg : l'archiduc Maximilien d'Autriche. C'est ainsi que les Pays-Bas bourguignons deviennent possession de la maison des Habsbourg.

À vrai dire, le mariage en 1477 de Marie de Bourgogne et de Maximilien d'Autriche était un mariage par procuration. Le mariage est célébré l'année suivante à Gand.
Ce fut une union heureuse d'où naquirent trois enfants, dont deux survécurent : Philippe et Marguerite.
Philippe a quatre ans lorsque sa mère Marie meurt accidentellement, d'une chute de cheval pendant une chasse au faucon. Il hérite – en théorie – des possessions que sa mère a elle-même héritée de Charles de Bourgogne (Le Téméraire). En pratique, le traité d'Arras (1482) avalise la possession
par Louis XI des terres dont il s'est emparé à la mort de Charles de Bourgogne.
[La succession de Charles le Téméraire est complexe, on ne la détaillera pas ici.]

En 1496, à 18 ans, Philippe de Habsbourg épouse Jeanne d'Aragon, fille de Ferdinand II d'Aragon et d'Isabelle 1ère de Castille. Ce mariage à visée politique deviendra une union heureuse. Philippe et Jeanne auront six enfants, dont un certain Charles (1500-1558) qui deviendra roi d'Espagne et même empereur, sous le nom de Charles Quint.

Et nous voici encore une fois aux Pays-Bas. Car Charles Quint est né à Gand, dans le comté de Flandre, partie intégrante du Pays-Bas des Habsbourg qui sont constitués, en partie, de ce qui reste des ex-Pays-Bas bourguignons.

Un point très important : par la « Pragmatique Sanction » (1549), Charles Quint fait des Pays-Bas - ou plutôt des « Dix-sept provinces » - un État, une entité distincte aussi bien de la France que du Saint Empire Romain Germanique. Bien que liées aux autres territoires détenus par les Habsbourg, les « Dix-sept provinces » constituent une sorte de confédération qui a une existence juridique propre au regard du droit international.
Ces « Dix-sept provinces »  comprennent des territoires issus de l'héritage Bourguignon, auquel Charles Quint a ajouté le duché de Gueldre, le comté de Zutphen et les seigneuries d'Utrecht, d'Overijseel et de Groningue*. (* Groningen, en néerlandais).
Dès cette époque, les « Dix-sept provinces » sont une région très florissante aussi sur le plan culturel que sur le plan économique. Concrètement, les « Dix-Sept Provinces » fournissent à Charles Quint une bonne partie des revenus de son Empire ! C'est donc un territoire extrêmement important.

À l'automne 1555, Charles Quint abdique sa souveraineté sur ses possessions non autrichiennes (dont les « Dix-Sept provinces) en faveur de son fils aîné, Philippe.
En janvier 1556, Charles Quint transmet aussi la couronne d'Espagne à Philippe.
Philippe (1527-1598) devient roi sous le nom de Philippe II.
Le prince Philippe est né et a été élevé en Espagne, il est catholique.
En 1549 il vient au Pays-Bas où il résidera quelque temps.

Mais une fois parti des Pays-Bas, Philippe n'y reviendra pas. Or, en 1581, sept provinces du nord (des Pays-Bas) se soulèvent contre le pouvoir de Philippe II et déclarent leur indépendance.
On peut gloser sur les causes de cette sécession : hostilité de ces riches provinces périphériques vis à vis d'une autorité centrale mal acceptée, influence grandissante de la Réforme se transformant en opposition à un pouvoir central d'obédience catholique.
Toujours est-il que ce soulèvement d'un riche territoire de l'Empire ne peut qu'être coimbattu par Philippe II. C'est ainsi que débute la « Guerre de quatre-vingts ans » (1581-1648), entrecoupée d'une trêve de douze ans (1609-1621).

Marquant la fin de ce long conflit, le traité de Münster entérine l'indépendance des sept provinces sécessionnistes, qui ont pris le nom de « Provinces Unies ».
Voici ces sept provinces :
- la province de Hollande,
- la province de Zélande,
- la province d'Overijssel,
- la province de Frise,
- Groningue, anciennes seigneuries de la ville et des Ommelanden,
- la province de Gueldre (partie de l'ancien duché de Gueldre),
- la province d'Utrecht.

Ces sept « Provinces Unies » forment une sorte de république fédérale, avec un pouvoir central très limité : le pouvoir effectif se trouve dans les Provinces, chacune jalouse de ses prérogatives.
Ceci dit, il en existe une dont le poids économique et politique est prépondérant : la province de Hollande.

Le « siècle d'or » néerlandais (1584-1702) fut quand même une période compliquée, sur le plan politique.

Dans la République des Provinces Unies, la souveraineté est exercée par les « États généraux des Provinces Unies des Pays-Bas », composés d'une délégation par province.
Il y a un problème d'équilibre entre d'une part les fonctions civiles, représentées par les Provinces et leurs « pensionnaires » et d'autre part les fonctions militaires, représentées par les stathouders.
La maison de Nassau (dont le représentant le plus connu est Guillaume d'Orange) s'efforçait de placer ses membres aux fonctions de stathouder dans chacune des provinces.
Et par exemple, en 1595 toutes les provinces auront un stathouder issu de la maison d'Orange-Nassau.

Aux Orangistes (partisans de la maison d'Orange-Nassau) et aux calvinistes (parti religieux) s'opposait un parti bourgeois totalement défavorable à la dérive monarchique et centralisatrice impulsée par la maison d'Orange-Nassau. C'est ce parti bourgois qui va gourverner les Provinces Unies de 1650 à 1672, une période libérale, très florissante sur le plan intellectuel.

La figure centrale de cette période est Johan de Witt. Né en 1625 dans une famille de la grande bourgeoisie néerlandaise, Johann de Witt étudie le droit à l'Université de Leyde et il pratique aussi les mathématiques. Le pensionnaire de la Hollande – la province la plus importante des Provinces Unis – était l'interlocuteur des puissances étrangères.
Devenu « Grand-pensionnaire » de la province de Hollande en 1650, Johann de Witt fut le membre le plus influent du gouvernement des Provinces Unies, qu'il dirigea de fait.
En 1667, par un édit, il abolit le stathouderat en Hollande (la province la plus importante).

En 1672, Louis XIV envahit les Pays-Bas. Le peuple devient hostile à Johan de Witt : lui et son frère sont massacrés par une « milice citoyenne » (schutterij) constituée de pro-Orangistes.

Guillaume III d'Orange-Nassau (né en 1650) devient, en 1672, à moins de 22 ans*, stathouder des provinces de Hollande, de Zélande, d'Utrecht, de Gueldre et d'Overijssel.
* Nous disions dérive monarchique...

Non seulement Guillaume s'opposa aux poursuites contre les responsables de la conspiration ayant abouti à l'assassinat des frères de Witt, mais de surcroît Guillaume récompensa ces responsables, soit avec de l'argent, soit en les nommant à des postes élevés.

En 1672, l'assassinat de Johan de Witt et la mainmise de Guillaume d'Orange sur les Provinces Unies sonne le glas d'une période républicaine favorable à la liberté d'expression.

Cette période avait été un temps de liberté de culte et de liberté de conscience, une liberté appréciée notamment par le philosophe Spinoza (1632-1677) qui est une des grandes figures de ce « siècle d'or » néerlandais.

Pourtant, même dans les Provinces Unies et même en cette période, un intellectuel comme Spinoza a du mal à exprimer une pensée différente.
D'abord il est exclu de sa communauté, dont il ne partage plus vraiment les croyances.
Son intelligence aiguë lui fait développer une pensée originale, mal acceptée par les pouvoirs religieux, quels qu'ils soient. Il n'est d'ailleurs pas le seul penseur à être poursuivi par des institutions religieuses cherchant à faire interdire ses écrits (cf. Hobbes).

En 1670, Spinoza publie sans nom d'auteur et avec une fausse adresse d'éditeur son « Traité théologico-politique » mais, malgré ces précautions, l'ouvrage lui est très vite attribué.

Spinoza est indigné par l'assassinat des frères de Witt (1672).
À partir de cet assassinat et de la mainmise exercée par la maison d'Orange-Nassau début une époque nettement moins favorable à la liberté d'expression...

Le « Traité théologico-politique » est interdit en 1674.
Et Spinoza renonce à publier son ouvrage principal qui paraîtra seulement après sa mort.
Cet ouvrage, c'est "L'Éthique". Il est écrit en latin, comme les autres ouvrages de Spinoza.

L'Éthique est un livre de réflexion abstraite et, plus précisément, un livre de philosophe.
C'est un ouvrage un peu difficile et d'un genre très particulier : un jeune lecteur qui voudrait l'aborder seul risquerait d'être rebuté et de ne pas avoir les clés nécessaires.
Je ne crois pas pas s'il existe en français un « Guide de lecture » satisfaisant qui aiderait un lecteur isolé à aborder seul l'Éthique de Spinoza. Mais que font les profs de philo ? (Spinoza est mort en 1677 !) On se le demande.

Bon, si vous n'avez pas besoin de lire l'Éthique de Spinoza pour vos études, il vous faut aussi vous poser une question : qu'est-ce que je vais pouvoir retirer de ce livre ?

La vie ne s'apprend pas dans les livres, je répète : la vie ne s'apprend pas dans les livres.
Si vous voulez une aide pour avancer dans la vie, je vous conseille plutôt d'essayer l'hypnose ericksonienne (attention, il existe différents types d'hypnose, soyez attentifs à vos choix et le titre d'hypnothérapeute n'est pas protégé, et la mention "hypnose éricksonienne" non plus...).
Vous trouverez une présentation de Milton Erickson sur ce blog (voir liste des tags).

Si vous avez le goût de l'étude, le goût des lectures abstraites, vous pouvez envisager de lire l'Éthique de Spinoza.
Il faut déjà en trouver une traduction correcte, une traduction qui fasse notamment la différence entre « affectio » et « affectus » (remarque due à Gilles Deleuze).

Je résume la remarque de Deleuze.
L'Éthique est écrite en latin et si un auteur aussi précis que Spinoza emploie deux mots différents, ça n'est pas pour dire la même chose. Or certains traducteurs traduisent ces deux mots latins par un seul mot français, en l'occurrence « affection ».
Deleuze, lui, traduit (dans ses cours) « affectus » par « affect » et « affectio » par « affection ».

Cette seule remarque – capitale – aboutit à l'élimination de la traduction de Charles Appuhn, qu'on trouve encore au format poche.
Par contre on peut retenir les traductions de Robert Misrahi et de Bernard Pautrat, toutes deux disponibles en format poche.

La traduction de Bernard Pautrat est utilisée en classe de prépa. C'est effectivement une bonne traduction, publiée en bilingue (latin-français). C'est une traduction très proche du texte latin, particulièrement proche. Ainsi, le verbe latin « excogitare » est traduit par « excogiter » : effectivement, le mot excogiter existe en français, mais il est tellement rare que vous ne le rencontrerez sans doute que dans la traduction de Pautrat.
Sans oublier le respect que j'ai pour M. Pautrat, là, je dis que c'est un peu facile de traduire « excogitare » par « excogiter ».

La traduction de Robert Misrahi est écrite de manière plus fluide.
Et cette traduction présente la particularité d'être livrée avec des notes qui commentent l'ouvrage de Spinoza. C'est un effort méritoire, mais contesté. Pourquoi ?
Parce que l'Éthique de Spinoza est un ouvrage avec une approche abstraite particulière, qui n'est que de Spinoza, et vouloir reformuler ce que dit Spinoza, c'est s'exposer à faire -parfois- des simplifications abusives.
Si ma mémoire est bonne, c'est dans « L'unité du corps et de l'esprit » de Chantal Jaquet, c'est dans cet ouvrage sous-titré « Affects, actions et passions chez Spinoza » que j'ai lu une critique intéressante et qui m'a paru exacte d'un passage des commentaires de Robert Misrahi sur l'Éthique. Donc prudence sur tout commentaire de Spinoza.

Par contre, je maintiens que la traduction de Robert Misrahi vaut la peine et donc je suggère à tout amateur (francophone) de Spinoza d'acquérir les deux traductions (disponibles au format poche), celle de Bernard Pautrat et celle de Robert Misrahi.

Quant à Chantal Jaquet, qui est une spécialiste reconnue de Spinoza, je ne peux que l'encourager à écrire un ouvrage didactique, de vulgarisation, permettant à un lecteur isolé d'aborder dans de bonnes conditions la lecture de l'Éthique.
Que les meilleurs spécialistes daignent composer des ouvrages de vulgarisation, c'est essentiel. Parce qu'il n'y a rien de plus difficile que la vulgarisation, rien de plus difficile que d'aider un lecteur intéressé (mais manquant de repères) à situer un auteur, son projet, son propos, son approche, l'aider tout au long de la lecture de l'ouvrage, et ceci, sans jamais trahir la pensée de l'auteur.
Quel spécialiste de Spinoza relèvera ce défi ?

Si vous ne connaissez pas du tout Spinoza, vous pouvez peut-être lire le "Spinoza" du philosophe Emile Chartier, dit Alain. Si vous accrochez un tant soit peu à cet ouvrage, alors il y a une chance pour que vous soyez intéressé par la lecture de l'Éthique de Spinoza.
L'ouvrage d'Alain sur Spinoza est disponible ici, au Québec :
Spinoza par Alain (téléchargeable en pdf)

Pour ma part, je ne suis – vous l'avez compris – qu'un simple amateur de peinture, occidentale ou non. Et mes pensées, en cette fin d'article, reviennent bien sûr vers Meindert Hobbema et vers ses tableaux si remarquables : malgré les limites de mon modeste article, j'espère vous avoir donné l'envie de découvrir et de contempler ses tableaux.


4/4 Autres tableaux de Meindert HOBBEMA

Cliquez sur une reproduction pour l'agrandir dans un cadre séparé.

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Moulin à eau (1692), Musée du Louvre, Paris

 

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Moulin sur le bord de la rivière (1659-1660), Musée Bredius, La Haye

 

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Le Moulin à eau (1663-1665), Musées royaux des beaux-arts de Belgique, Bruxelles

 

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Le Moulin à eau (1665-1668), Rijksmuseum, Amsterdam

 

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Une vue de la grand'route (1665), National Gallery of Art, Washington

 

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Paysage avec moulin à eau (1666), Mauritshuis, La Haye

 

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Ruines du château de Brederode (1667), National Gallery, Londres


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