DANS UN CORPS AFFAIBLI, LA FLAMME D'UN CRÉATEUR DE GÉNIE

Dère màj 2018-MAI-05 - V1 2013-déc.13

Dosto_evski_en_1863
Dostoïevski en 1863,
à l'époque de sa liaison avec Apollinaria Souslova (Polina)

Apololinaria_Souslovai_en1867
Apollinaria Souslova (Polina) en 1867,
la liaison avec Fédor M. Dostoïevski est alors terminée

Revenons sur les épisodes 4 et 5.

On nous présente, à juste titre, Dostoïevski en tant que polémiste : au retour de Sibérie, il se lancera par écrit dans de nombreuses polémiques, publiées successivement dans les revues Le Temps, puis L'Époque. Ces revues sont évoquées lors des scènes entre Fédor et son frère MiKhaïl qui gérait la revue.
On voit, dans la série, Fédor s'opposer aux idées de Herzen*.
* Alexandre Herzen, 1812-1870, essayiste, considéré comme le père du socialisme russe.
Donc - et c'est heureux - cette série ne parle pas que de la vie sentimentale de Dostoïevski.

Les articles de Dostoïevski peuvent être consultés dans l'édition de ses oeuvres complètes.
La série présente - forcément brièvement - l'orientation de Dostoïevski depuis le retour du bagne : retour à la religion orthodoxe, glorification du peuple russe considéré comme messianique, nécessité de fournir une instruction au peuple, fidélité au tsar (qui reste un autocrate, il faut le rappeler ; par ailleurs Dostoïevski restera surveillé tout le reste de sa vie par les autorités et la police secrète).
Depuis son retour du bagne, Dostoïevski s'est tout à fait éloigné des cercles progressistes et encore plus de toute visée révolutionnaire, il est désormais animé par son amour pour la Russie, pour le peuple russe, pour une "russéité" qui comprend tout à la fois une certaine façon d'être (le Russe "n'est pas" calculateur, il "est" ceci et "n'est pas" cela), la religion orthodoxe (le peuple russe "seul peuple messianique) et... la fidélité au Tsar.

Un certain essentialisme, - une façon de penser, très répandue à vrai dire* -, pousse donc Dostoïevski à schématiser, à écrire dans ses articles des généralités sur les Français, les Allemands, les Anglais, et sur les Russes, naturellement.
Bien entendu, il faut garder du recul par rapport à ces stéréotypes qui peuvent parfois fournir à Dostoïevski des bases pour certains personnages**.
Il n'y a guère que des penseurs comme Spinoza pour nous alerter sur le fait qu'il n'y a pas d'essence générale, il n'y a que des essences particulières.

** Dans un de ces épisodes, on voit Dostoïevski lire une critique qui lui a été faite à propos de Humiliés et Offensés, un roman que je défends et conseille même si ce n'est pas un de ses plus grands.
Dostoïevski se défend lui-même en expliquant - et c'est vrai - travailler sous contrainte, dans des conditions très difficiles, et n'avoir pas pu développer ses personnages autant qu'il l'aurait souhaité. Mais ne vous y méprenez pas : aucune oeuvre n'est négligeable chez Dostoïevski.
Car la vie qu'il insuffle est toujours prodigieuse et ce qui compte, ce ne sont pas seulement les personnages, ce qui compte ce sont les relations entre les personnages, c'est là que tout se joue chez Dostoïevski, y compris dans les soliloques : dans Le Sous-sol, c'est bien avec l'écho des autres qu'interagit si fortement le narrateur.

(...)

Bref, Dostoïevski entretient une relation très affective, très fusionnelle à une Russie traditionnelle et, à mon humble avis, ses idées constituent en grande partie une rationalisation de cet attachement affectif à une "Russie de toujours" (l'expression est de moi, pas de lui). Évidemment, la "Russie de toujours" touche le coeur de chaque Russe.
Si je place Dostoïevski au sommet de la littérature et si je le considère comme un immense génie littéraire, on voit que je ne partage pas pour autant ses idées : en fait, je me mets à distance de toutes les chapelles idéologiques, ayant plus une âme d'observateur et d'analyste, un esprit d'historien et de sociologue.

Revenons sur le parcours de Maria Dimitrievna : après la mort de son épouse, Dostoïevski se demande s'il n'aurait pas dû la laisser vivre la vie qu'elle avait commencé à mener sans lui, avec son maître d'école.
Et c'est bien sûr la question que tout spectateur se pose en regardant l'histoire de Maria Dimitrievna.
Bien sûr, Dostoïevski avait cru bien faire (voir le post consacré aux épisodes 1 à 3).

Ce cas soulève une question bien plus générale : souvent nous intervenons dans la vie d'autrui avec les meilleures intentions, mais en poussant autrui à emprunter une voie qu'il ne veut pas emprunter. Le résultat est rarement bon. Certes s'il s'agit de retenir quelqu'un qui veut traverser une voie ferrée alors qu'un train arrive à toute vitesse, là il s'agit de préserver la personne d'un danger qu'elle pourra elle-même constater.
Mais s'il s'agit de convaincre une personne de faire tel choix plutôt que tel autre, il ne faut jamais trop insister : celui qui conseille n'est pas forcément impartial, et chacun est mû par des désirs qui lui sont propres. Or le désir souvent n'est pas raisonnable, c'est-à-dire, au sens littéral : souvent le désir ne peut être raisonné.
Et si malgré tout, nous parvenons à convaincre - ou pire, si nous parvenons à contraindre - une personne de ne pas faire le choix de vie qu'il désirait mais plutôt celui que nous voyons pour lui, cette personne risque de nous en vouloir pour toujours.
Car aux premiers soucis naîtra en elle le regret*, teinté d'amertume, qu'elle aurait eu une vie meilleure si elle ne nous avait pas suivi : c'est l'histoire de Maria Dimitrievna.
*Un tel regret est aussi irréfutable que le temps est irréversible, puisqu'on ne peut revenir en arrière pour revivre sa vie en faisant, à partir de tel moment, un autre choix. Il est donc très risqué - pour vos relations avec une personne - d'intervenir de façon contraignante dans les choix de vie de cette personne.

(...)

Décidément, cette série se consacre surtout à la vie sentimentale de Dostoïevskï.

Oui, c'est exact Dostoïevski a demandé sa main à Anna Vassilievna Kovalevskaïa. MAIS... la raison pour laquelle ce mariage ne s'est pas fait est singulièrement "édulcorée" dans cette série, et là on atteint l'erreur.

En outre, c'est bien la première fois que j'entends parler d'une passion, fut-elle de prime jeunesse, de Sofia Vassilievna pour Dostoïevski.

Soeur cadette d'Anna, Sofia Vassilievna va devenir une mathématicienne, ce qui déjà en soi est une information importante : ce sera la première Russe à devenir mathématicienne. Et une excellente mathématicienne !

Alors je ne suis pas un spécialiste des détails de la vie de Dostoïevski - je le reconnais bien humblement - mais je suis fort étonné que cette série ait développé à ce point une soi-disant passion (jusqu'à la volonté de se sacrifier) de la très jeune Sofia Vassilievna (14 ans) pour Dostoïevski car les repères biographiques dont je dispose sur Dostoïevski et sur Sofia Vassilievna ne conservent aucune trace de cette prétendue passion d'adolescente.
J'espère que ce n'est pas inventé par le scénariste de la série, mais même si c'est vrai, c'est tellement anecdotique dans la vie Dostoïevski -et dans celle de Sofia Vassilievna- que cela ne méritait même pas d'être mentionné. (Si un de mes lecteurs détient une information à ce sujet, merci de me le faire savoir en indiquant la source de l'info.)

Et ceci confirme le redoutable biais de cette série historique :
cette série prétend retracer (une partie de) la vie de Dostoïevski, mais elle se penche surtout sur la vie sentimentale de l'écrivain, ne nous épargnant aucune des inclinations qu'il a pu avoir ou recevoir, et avec ce soi-disant mouvement d'une adolescente de quatorze ans (Sofia Vassilievna) vers Dostoïevski, le scénariste dérive et sombre dans un océan d'insignifiance.

On comprend donc de mieux en mieux que cette série est le reflet d'un scénariste spécialiste du téléfilm sentimental...

Alors, certes le grand roman Crime et Châtiment est évoqué, d'une façon romancée : une rencontre dans un café mettant en scène un étudiant professant les mêmes idées que Raskolnikov.
Mais que cela prend peu de place dans cette série qui s'étale par contre sur tous les détails de la vie sentimentale de Dostoïevski, tout en s'écartant de la réalité PAR OMISSION, comme on va le voir ci-dessous : revenons en effet à Anna Vassilievna.

Dans la série, Anna Vassilievna déclare à Dostoïevski qu'elle n'est pas prête à se consacrer à lui au détriment de sa propre activité. Il y a effectivement du vrai, mais c'est très en-dessous de la réalité.
Les idées politiques d'Anna Vassilievna sont très affirmées et tout à fait à l'opposé de celles de Dostoïevski.
Anna Vassilievna n'est pas seulement féministe, elle est également révolutionnaire. Elle quitte la Russie en 1866 et en 1867 elle épouse Victor Jaclard, socialiste français disciple de Proudhon. Victor Jaclard participe à la Commune de Paris (1871), un tribunal militaire le condamne à mort mais il parvient à s'échapper et rejoint Londres. Il s'y installe avec son épouse Anna qui est elle-même très active : les deux époux entretiennent des relations avec Karl Marx, qui les aide. Puis ils vont en Russie, où Anna le présente aux Narodniks, les membres d'un mouvement socialiste agraire.

Parenthèse sur les Narodniks, influencés par les idées de Herzen et Tchernychevski.
En 1876 les Narodniks se transforment en société secrète -Terre et Liberté -, visant un soulèvement révolutionnaire de masse.
En 1879 naît dans ce mouvement une aile terroriste, Narodnaïa Volia, qui se met à préparer des attentats politiques. Trois attentats contre le tsar Alexandre II échouent (deux en 1879 et un en 1880).
En mars 1881, le tsar est tué par un attentat.
À cette date, Doistoïevski est déjà mort (début février 1881) mais il avait largement décrit, dans Les Démons, l'affrontement de deux visions en Russie - vision révolutionnaire versus vision religieuse.

Ajout. Ah si ! Il y a une scène que je trouve très réussie.
Lorsque Dostoïevski se trouve, pour la seconde fois, avec Anna et Sofia Vassilievna et leur mère, et qu'il raconte comment, fin 1849, il a vécu ce simulacre d'exécution (sauf que les condamnés ne savaient pas que l'exécution allait être suspendu au tout dernier moment, celui de donner aux soldats - qui déjà les tenaient en joue - l'ordre de faire feu.
Ici l'acteur qui joue Dostoïevski est excellentissime, on en a des frissons. Et le texte provient de Dostoïevski  lui-même car je me souviens avoir lu - mais je ne sais plus - où cet instant très intense où il s'imagine avoir le choix entre... ou bien sombrer et mourir ou bien survivre pendant des années mais perché sur un minuscule promontoire où il ne pourrait bouger, d'où il ne pourrait partir.
Et là, il dit, avec intensité, j'aurais choisi de vivre, de vivre.
C'est une scène excellente, fort bien jouée par l'acteur, et où on retrouve cette intensité qui est la marque de Dostoïevski.

Un inconvénient de tout film à prétention historique, c'est qu'il offre des images qui vont se graver dans la mémoire du spectateur, ici les images de cette série seront retenues par les spectateurs comme étant "les images la vie de Dostoïevski". Mais ce n'est pas vrai.
Dans les rues pavées impeccables du Paris reconstitué, pas un seul mendiant, pas un seul papier par terre et à une fontaine, une femme seule qui chante comme dans un théâtre...
Il peut y avoir des erreurs, ou simplement des omissions qui peuvent induire en erreur.
Etc...
Et c'est d'ailleurs parce qu'un film à prétention historique est seulement une évocation que j'évite d'illustrer ces articles avec des captures d'écran de cette série : je ne souhaite pas contribuer à ancrer, à enraciner dans la mémoire des lecteurs (de Dostoïevsk) des images qui ne sont qu'une représentation de la réalité.

Quand vous avez vu un film à prétention historique, ayez conscience qu'un tel film n'est qu'une évocation et lisez les commentaires ici ou là pour cerner les erreurs, les insuffisances.

2013-déc.12 22h53 (ajout le 2013-déc.15 12h18)

Quelques mots rapides.

À propos de l'épisode 4, j'ai entendu dire qu'une rencontre avec Tourgueniev à Baden-Baden aurait (?) été déplacée de quatre ans, càd placée en 1863 au lieu de 1867.
Mmm... ne nous emballons pas, je reste prudent parce que cette série est réalisée par des Russes avec un souci de réalisme dans les costumes et les décors, et que Dostoïevski étant un génie reconnu de la littérature, je vois mal une production cinématographique russe prendre beaucoup de liberté avec la réalité.
Disons qu'à propos de cette rencontre avec Tourgueniev évoquée dans l'épisode 4, il faut - en fonciton du contenu, vérifier la date. Et vérifier aussi les intertitres qui annoncent les dates à l'écran. Parce que si cette rencontre date de 1867, elle a pu être insérée avec une annonce "1867" dans une narration qui retrace le séjour à Baden-Baden en 1863.
Restons prudent mais vérifions.

Il faut être un très bon spécialiste de la vie de Dostoïevski pour avoir en tête non seulement les repères biographiques mais aussi les contenus de telle ou telle rencontre.

D'ailleurs, posons-nous cette question : comment est construit le scénario de la série ?
Utilisant la correspondance de Dostoïevski et les témoignages de ses contemporains, le scénariste a créé des scènes où il place dans la bouche de Dostoïevski et des autres protagonistes les propos qui ont été tenus par écrit ou rapportés.
Les propos qui ont été tenus par écrit n'ont -justement- pas nécessairement été prononcés dans la vraie vie, mais ils donnent une matière pour des "scènes reconstituées" mais qui n'ont pas toujours existé, ou pas ainsi, dans la réalité.

L'amour douloureux pour une Polina* apte à faire souffrir mais pas à rendre heureux est plutôt bien suivi, en ce quatrième épisode de la série. (*Apollinaria Souslova)
Mais l'actrice est, me semble-t-il, un peu trop charmante pour incarner ce personnage d'Apollinaria. Les mots sont là, mais le jeu aurait dû être un peu plus appuyé pour montrer l'excès du personnage. Là c'est une question de direction d'acteur.
Dostoïevski décrit Apollinaria Souslova comme possédant une estime d'elle-même et un égoïsme colossaux... La suite de la vie de Polina ne démentira pas cette assertion, voir ci-dessous loin son mariage "prolongé" avec Rozanov.
La vigoureuse jeunesse d'Apollinaria et cette colossale estime d'elle-même font sa force, mais montre aussi ses limites.
Quand elle déclare qu'elle voudrait faire souffrir "son" Espagnol pendant des lustres... mais c'est justement ce qu'elle fera plus tard avec le pauvre Vassili Rozanov qui ne lui avait rien fait (voir post sur les épisodes 1 à 3).

Au début de sa relation avec Dostoïevski, elle exige qu'il l'épouse, elle Apollinaria, alors que l'épouse de DostoPievski est très malage. Mais en 1865, lorsque Maria Dimitrievna est décédée et que Dostoïevski lui propose de l'épouser, elle refuse.

Quant à la scène dans les ruines de Rome où elle tient Dostoïevski à l'écart pour savourer son orgueilleux plaisir d'imaginer qu'elle, Polina, est la cause de ces ruines, la cause de la ruine de Rome, c'est une scène hautement significative pour comprendre Polina. Bien sûr, la correspondance entre l'Empire Romain et l'Empire Russe ne vous aura pas échappé. Chez Polina, caresser (orgueilleusement) l'idée d'assassiner le tsar amène cette analyse de Dostoïevski, en substance : oui, bien sûr, pour que tu te couvres de gloire et que ton Espagnol regrette d'avoir manqué la femme exceptionnelle que tu es.

Quant à la séance de pose pour le peintre Vassili Petrov, elle a lieu en 1872, d'ailleurs Doistoïevski fait une sortie à propos de son livre Les Démons, ce qui doit alerter tout spectateur sur le fait que cette scène se situe hors du fil du récit. Mais pourquoi ? C'est incomprehensible, et je dirais défendable. Je ne me souviens pas avoir vu de sous-titre "1872" pour cette scène, mais c'est à vérifier.
Le fil implacable de la chronologie, il n'y a rien d'autre en histoire.

Mort de Mikhaïl, le frère de Fédor. Lors de l'enterrement, leur tante décrit Fédor comme peu doué pour les affaires, ce qui est une info exacte apportée par le film, j'en avais parlé dans mon post précédent.
Mikhaïl est mort en laissant de nombreuses dettes, c'est bien mentionné. Fédor mettra un point d'honneur à se charger de ces dettes.

L'épisode 5 nous montre enfin Dostoïevski à l'oeuvre, dans son travail d'écrivain, malgré des conditions épouvantables, Fédor Mikhaïlovitch croulant sous les dettes, avec cette canaille de Stellovski qui espère bien, par un contrat inique, le réduire en esclavage pour neuf ans, si Fédor M. ne réussit pas à rédiger un roman sur le jeu en un mois à peine.

Et puis l'apparition très discrète de la jeune sténographe, Anna Grigorievna Snitkina. Dommage qu'on ne nous dise pas que cette toute jeune femme est une lectrice, une admiratrice de Dostoïevski.
Admirable personnage de jeune femme qui veut être indépendante, qui veut gagner sa vie par ses propres moyens, tout le contraire de Pavel, le fils de Maria Dimitrievna, cela aussi est bien noté.

Et puis la description* de ce très dramatique mois passé à lutter contre le temps, contre la misère, pour rédiger Le Joueur, les objets qu'il faut envoyer au Mont de Piété, Pavel qui réclame de l'argent, la famille qui débarque, une crise d'épilepsie qui fatigue énormément Fédor Mikhaïlovitch et pourtant, et pourtant, cet homme accablé de mille soucis, physiquement frêle et affaibli, cet homme ne renonce pas et il crée, il crée son roman, buvant force thé, dictant encore et encore, dictant fiévreusement, scène après scène, le récit du Joueur à une Anna Grigorievna toute jeune, intimidée par ce grand écrivain, émue par cet homme affaibli et rongé de soucis en qui brille pourtant, envers et contre tout, la flamme du génie.

*Ici la description est digne de foi parce que toute cette période est décrite avec beaucoup de précision et de finesse par Anna Grigorievna Snitkina elle-même, dans ses mémoires.
Donc ici la documentation est solide, et provient d'un témoin oculaire qui a finement observé toutes ces scènes.

K.

--- --- --- --- --- --- --- --- --- --- --- --- --- --- ---